Le culte de la « biodiversité » se pratique même pour les plantes les plus communes (c’est-à-dire des espèces qui prolifèrent !) et dans les endroits les plus improbables, comme ici aux abords de la rocade sud de Grenoble. Il est significatif que le terme quasi religieux de « respect » soit utilisé, et non « protection » qui ferait davantage apparaitre ici l’inanité de la démarche. Il est à noter que cette bande herbeuse a disparu depuis la prise de cette photo, lors d'un réaménagement routier de cette zone...
Le terme « biodiversity » semble avoir été utilisé pour la première fois par Raymond F. Dasmann, un biologiste de la conservation, dans son livre A different kind of country paru en 1968. Il s’agit d’une contraction de diversité biologique. La vraie mise en avant de ce néologisme est due au botaniste Walter G. Rosen qui organisa un congrès sur ce thème, qui eut lieu en 1986 à Washington.
Le terme fut propagé largement les années suivantes pour servir de slogan scientifique, à la fois pour sensibiliser à la perte de cette diversité biologique et pour … obtenir des financements pour la biologie de la conservation.
Quand un terme scientifique devient un concept sociétal et un enjeu politique
Le Sommet de la Terre de Rio en 1992 inaugura le succès planétaire du néologisme « biodiversité » et lui permis de faire une entrée fulgurante dans la sphère politique : il devint l’un des thèmes de la bataille culturelle menée par l’écologie politique, qui l’éleva au rang de concept sociétal. Pour le professeur de Droit David Takacs, certains y ont vu l'occasion de changer notre « carte mentale » par rapport à la nature en en faisant un « instrument pour une défense zélée d'une construction sociale particulière de la nature ».
Son vrai sens scientifique (diversité dans la nature, à différents niveaux, voir ci-dessous) est oublié dans l’utilisation médiatique du terme, devenu synonyme de Nature et un élément incontournable du culte panthéiste qui lui est rendu en notre ère postmoderne.
Parler de « la » biodiversité » n’a souvent aucun sens
Scientifiquement, l'important dans biodiversité, c'est la diversité ! La diversité des écosystèmes, donc de paysages. Dans les écosystèmes, la diversité d'espèces et de leurs interactions. Et à l'intérieur des espèces, la diversité du patrimoine génétique. Sans oublier « les services rendus » par la biodiversité (pollinisation, fixation de l’azote atmosphérique, du gaz carbonique, épuration des eaux, etc.) : en 1997, Robert Costanza et collègues (Université du Maryland) dans une publication dans Nature l’évaluait à 33 000 milliards de dollars par an.
Pour identifier si le terme « biodiversité » est utilisé dans un sens scientifique (ou pas…), un petit test est facile à réaliser : relire les phrases contenant le terme en omettant « bio », pour ne conserver que « diversité ». Si la phrase fait encore sens, il est raisonnablement utilisé dans son sens scientifique ; dans le cas contraire il s’agit de son sens sociétal.
Vouloir « restaurer la biodiversité » n’a aucun sens
Quelle serait la référence ? Il y a 10 ans, 100 ans, 1000 ans ? C’est tout simplement une construction idéologique (une vision fixiste de la nature, de type Jardin d’Eden). En revanche, on peut tenter d’éviter de nouvelles pertes, ce qui est important, que l’on considère la valeur écologique, patrimoniale, esthétique, ou économique de la nature.
Cependant, il faudra toujours faire des compromis entre les intérêts des humains et la biodiversité. Nous serions ainsi bien inspirés de ne pas dicter notre vision du monde aux pays pauvres, qui aspirent légitimement à l’être moins…
On peut en penser ce que l’on veut, mais il faut reconnaitre que c’est également un choix idéologique que de donner, chez nous, la priorité absolue aux « abeilles » par rapport à la production agricole. Notamment de betteraves sucrières, dont les champs menacent en réalité peu les pollinisateurs, même si le risque d’effet secondaire n’est jamais nul lorsque l’on cherche à protéger les récoltes contre les maladies ou les ravageurs, c’est-à-dire des effets nuisibles de la biodiversité....
La diversité des utilisations politiques de la « biodiversité ».
Mettre en avant « la biodiversité » vous situe confortablement dans le Camp du Bien. Ce qui n’incite pas à faire preuve de nuances. Quels que soient les progrès réalisés, notamment en Europe, la biodiversité ne peut être que « menacée », « effondrée », etc., dans la narration dominante. De même, le terme « écosystème » est généralement associé à « fragile » ou « sensible ». L’autoflagellation est aussi une caractéristique de notre ère postmoderne… Sont rarement mentionnés les progrès réalisés : les nombreuses espèces réintroduites, les milieux désormais protégés, la multiplication des normes environnementales (quelquefois idéologiques), etc.
Pour certains scientifiques aussi (nous aurons l’occasion d’y revenir…), les interprétations catastrophistes de leurs études leur fournissent des arguments pour revendiquer de nouveaux financements pour leurs recherches.
La biodiversité n’a cependant pas le même sens lorsqu’elle est vue par les pays riches ou par les pays pauvres. Pour ces derniers, elle est souvent source de maladies et de pertes de récoltes. Pour les premiers, il existe une « crise de la biodiversité », intimement associée dans le récit médiatique à la « crise climatique ». Il faudrait donc s’engager dans une trajectoire soutenable, ce qui n’est pas faux. Cependant, la démarche porte en elle les causes de son échec si elle n’est conçue que comme une nouvelle façon de remettre en cause le « capitalisme », ou dans une version moins radicale « le modèle économique fondé sur la croissance », qui de plus ne serait pas assez vertueux, égalitaire, etc. La première menace pour la biodiversité ne niche-t-elle pas dans les utopies politiques ?
LA NATURE A DEUX VISAGES !
Par Christian Lévêque, Directeur de recherche honoraire de l'IRD, Président honoraire de l’Académie d’Agriculture, membre de l’Académie des Sciences d’Outre-Mer, spécialiste en écologie aquatique et expert en biodiversité. Il est l’auteur de nombreux ouvrages, dont « Le double visage de la biodiversité. La Nature n'est pas un jardin d'Eden » (L’artilleur, 2023).
L’homme est certes un être pensant, mais c’est d’abord un être biologique. Et à ce titre il fonctionne comme les autres espèces de vertébrés supérieurs. Pour que la lignée se pérennise, et selon la pyramide des besoins de Maslow, il doit d’abord assurer ses besoins physiologiques (alimentation) et sa sécurité physique (santé, protection contre les prédateurs) avant de considérer son appartenance à un groupe social et sa place dans ce groupe. On rejoint ainsi la notion de santé selon l’OMS (santé physique, mentale, sociale), ce qui est la base du concept de « bien-être humain ».
Le monde vivant est un monde violent, brutal et sans morale. Chaque espèce pour se nourrir doit tuer d’autres êtres vivants. Le concept de chaine trophique cache en réalité un véritable massacre permanent. La vie se détruit et se recrée en permanence. L’homme des origines était un être sans défense et donc vulnérable en raison de sa faible fécondité. La peur peut être vue positivement comme une réaction de défense face au danger qui entraine l’action. Si Sapiens a survécu alors que d’autres lignées d’hominidés se sont éteintes, c’est peut-être parce que c’était un être peureux qui s’est méfié de la nature et a réussi à éviter les pièges des prédateurs et des nuisances (maladies, risques naturels). La peur de la nature est toujours présente et s’exprime par exemple dans les phobies, mais également dans les peurs invisibles (pollutions, endémies, climat…).
Pour se protéger l’être humain a eu recours aux innovations techniques : il a maitrisé le feu, mis au point des armes et des outils, créé des villages protégés. Sapiens a ainsi aménagé sa « niche » pour se protéger des aléas de la nature (protection contre les crues, réserves d’eau, etc..).
L’homme est aussi un être inquiet face aux incertitudes du futur qui créent un sentiment d’instabilité et donc d’insécurité. Il doit disposer d’un approvisionnement suffisant et permanent pour se nourrir, et la peur de manquer l’a amené à faire évoluer ses pratiques de chasse et de cueillette. L’agriculture a été un moyen d’assurer cette sécurité alimentaire. La peur de manquer de nourriture est toujours une source d’inquiétude permanente aujourd’hui (cf. l’épisode Covid !).
Le sentiment récurrent d’anxiété a été instrumentalisé de nos jours pour créer des peurs qui seront exploitées médiatiquement : peur des pollutions, des OGM, du nucléaire, du climat, etc.
La nature a deux visages. Tout concorde à dire que ce que nous appelons nature, n’est pas un lieu paradisiaque. Or, dans notre société occidentale, la pastorale écologique met l’accent sur le côté bucolique de la nature, présentée comme un lieu d’équilibre et d’harmonie, en occultant son autre visage. C’est un héritage de la représentation d’une nature créée par Dieu à l’usage des humains qui ne pouvait être, intrinsèquement, que bonne et généreuse. Si elle nous apparait parfois hostile, c’est parce que les humains n’ont pas respecté la parole de Dieu, et que ce dernier les punit. Il faut alors implorer sa clémence par des offrandes et des pénitences. Les 10 plaies d’Egypte sont un exemple de la punition de Dieu.
La nature n’est ni bonne ni mauvaise, elle est indifférente, mais nous pouvons la percevoir comme généreuse ou hostile (thématique du bien ou mal…) selon les circonstances. Dans la nature on trouve des espèces consommables et des espèces toxiques pour les humains. Ce dernier étant omnivore a été amené à se méfier concernant la toxicité potentielle de ses sources de nourriture. D’où cette sensibilité particulière aux pollutions et aux OGM qui a été exploitée par les mouvements militants.
Toute l’écologie, scientifique ou politique, repose sur un biais cognitif majeur : la croyance en l’existence d’une nature qui serait belle et ordonnée si les humains ne la détruisaient pas. La pastorale écologique est une ode à une nature bucolique qui a occulté la dualité du ressenti de la nature dans le monde vécu. Un raisonnement casuistique, va alors faire porter sur l’espèce humaine le poids des nuisances de la nature. Si nous ressentons des nuisances c’est parce que les activités humaines détruisent les équilibres fondamentaux. Autrement dit le visage sombre de la nature n’est pas considéré comme un donné, une qualité intrinsèque de la nature, mais comme une conséquence, une punition… Il n’est pas étonnant que dans ce contexte l’écologie soit devenue une science chargée de faire le procès de l’espèce humaine. La pensée magique a ré-émergé à propos de l’épisode Covid : la nature se venge des exactions que nous lui faisons subir.
Les aménagements apportés par nos activités modifient les dynamiques spontanées de la nature. Il est un fait que Sapiens aménage sa niche écologique en la sécurisant et pour assurer sa subsistance. Une nature « vierge » qui sert de référence à des mouvements militants, serait donc incompatible avec la présence des humains. Mais la réalité nous rappelle que cette nature aménagée n’est pas nécessairement vécue comme une dégradation. Nous sommes confrontés au paradoxe que des systèmes aménagés sont labellisés site de protection de la biodiversité (Camargue, lac du Der-Chantecoq, labellisés site Ramsar !). Quant au bocage, ce système agricole emblématique, c’est en réalité un système forestier dégradé ! Ces exemples démontrent combien le discours écologique est inconsistant en matière de protection de la nature. Ils nous montrent aussi que l’avenir n’est pas dans le retour utopique à une nature des origines, mais dans une co-construction de la nature respectant, autant que faire se peut, les besoins de notre espèce et ceux des non humains, dans une démarche en permanence adaptative.
L’accent mis sur l’aspect bucolique de la nature a fait l’objet d’une instrumentalisation particulièrement discutable de la part de certains économistes. La thématique des services fournis par la nature qui consiste à ne considérer que les avantages économiques que nous tirons de la nature sans prendre en compte les couts de la lutte contre les nuisances est un bel exemple de démarche partisane qui tord la réalité. Pour une science écologique qui se prétend systémique et intégrative, une telle démarche, montre combien les biais cognitifs imprègnent les discours actuels de l’écologie.
La thématique de la santé est un domaine particulièrement sensible qui concerne tout un chacun. La fréquentation de la nature a sans aucun doute un effet relaxant pour les citadins stressés. Mais cette nature en Europe est une nature historiquement aménagée par l’agriculture et « sécurisée » par les hygiénistes…, ce n’est pas une nature « vierge » ! C’est pourquoi dire que préserver la nature c’est préserver notre santé est un gossier mensonge qui tend à gommer des millénaires durant lesquels les humains ont été à la merci de la nature. Les grandes endémies du Moyen Age (peste, choléra) ont marqué les esprits ainsi que la grippe espagnole au début du XXème siècle. Les parasites et leurs vecteurs existent dans les milieux dits « vierges » qui se font d’ailleurs rares. Ils n’attendent que l’arrivée des humains… Que des ONG environnementales, à l’exemple du WWF, puissent diffuser de tels messages illustre une fois encore la liberté que ces lobbies - pour qui la protection de la nature passe bien avant la protection des humains - prennent avec la réalité.
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