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  • : OGM : environnement, santé et politique
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Le propriétaire de ce site ne dit pas si les OGM c’est bien ou mal, s’il faut en manger ou pas. Il n'est payé ni par Monsanto, ni par Carrefour, ni par Greenpeace... (lire la suite).    ENGLISH VERSION uk-flag                                                    

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L'auteur

Marcel Kuntz est biologiste, directeur de recherche au CNRS et enseignant à l’Université Grenoble-Alpes, ses seules sources de revenus. Ses analyses n'engagent pas ses employeurs.

Dernier ouvrage:

L'affaire Séralini: l'impasse d'une science militante

Autre ouvragecouv grand public :

OGM, la question politique

 

 

Ouvrage précédent: Les OGM, l'environnement et la santé  

 

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11 novembre 2018 7 11 /11 /novembre /2018 14:20
Analyse de la stratégie de l’INRA sur l’édition de génome

Certains passages (entre guillemets) du document de l’INRA sur sa « stratégie » concernant les nouvelles biotechnologies sont reproduits ici suivis de commentaires qui se veulent constructifs, mais sans complaisance eu égard à la gravité de la situation.

 

 « Face aux enjeux de la transition agro-écologique et de la résilience des systèmes alimentaires au changement climatique, l’Inra produit des connaissances et met en œuvre ses compétences et son savoir-faire pour proposer des solutions innovantes dans le domaine des productions végétales ». […] « L’Inra possède une expertise reconnue en génétique et amélioration des plantes »

 

En réalité, l’INRA a abandonné en rase campagne ses chercheurs en biotechnologies végétales et ceux qui ont œuvré pour défendre les faits scientifiques dans ce domaine. La transgénèse végétale, dans laquelle l’INRA avait beaucoup investi, n’est même plus évoquée. « Solutions innovantes » ? Oui, mais en choisissant les « innovations » pour ne pas déplaire à certains mouvements politiques ?

 

« Compte tenu de la complexité des défis à relever, l’institut mobilise, dans le cadre d’approches systémiques, les équipes de recherche dans les domaines de l’agronomie, de la génétique, des biotechnologies, de la protection des plantes, de l’écologie, des sciences numériques et des sciences sociales et économiques. Il lui apparaît en effet indispensable de combiner l’ensemble des leviers disponibles pour proposer des innovations répondant aux Objectifs de Développement Durable des Nations-Unies. »

 

En réalité, sous la pression d’un précédent Ministre de l’Agriculture, S. le Foll, qui a compris la valeur médiatique (concept-valise) de l’agroécologie (un axe de recherche parmi d’autres de l’INRA transformé en slogan), l’INRA ne combine plus « l’ensemble des leviers disponibles », mais a accepté « d’enlever des roues au tracteur ». Ainsi l’agroécologie est devenue pierre angulaire d’un affichage politique en adéquation avec l’air du temps.

 

« Les technologies d’édition des génomes font aujourd’hui partie des leviers disponibles en génétique et amélioration des plantes. Compte tenu des débats sociétaux et réglementaires relatifs à ces technologies, la direction de l’Inra souhaite clarifier sa stratégie d’utilisation de l’édition des génomes dans le cadre de ses recherches sur les végétaux, au vu de différents éléments de contexte ».

 

Cadre réglementaire européen

« L’arrêt du 25 Juillet 2018 de la Cour de Justice de l’Union Européenne indique que tous les organismes obtenus par mutagenèse sont des organismes génétiquement modifiés (OGM) et que seuls ceux issus de techniques traditionnelles de mutagenèse développées antérieurement à l’adoption de la directive n° 2001/18 sur les OGM sont exclus de son champ d’application. Les variétés dont le génome est modifié par les technologies d’édition du génome sont donc soumises aux procédures d’évaluation des risques, d'autorisation, de traçabilité et d'étiquetage des OGM, ceci même si les modifications ne se traduisent pas par l’introduction d’un fragment d’ADN exogène. »

 

Nous avons, il y a plus de 2 ans, publié divers articles, et notamment celui-ci, qui analysent les problèmes de la réglementation européenne et expliquent pourquoi les nouvelles biotechnologies vont subir le même sort que les OGM en l’état actuel de la réglementation. Nous avons, par conséquent, suggéré des approches réglementaires nouvelles.

 

Éléments de stratégie

« La stratégie de l’Inra en matière d’utilisation des technologies d’édition des génomes de plantes […] s’articule autour de 6 principes conformes aux valeurs de l’Institut et s’appuie sur l’expertise de l’Inra en matière de génétique et d’amélioration des plantes »:

1er principe – Maintien d’une capacité d’expertise en accord avec la mission de recherche publique de l’Inra.

« L’Inra considère qu’il relève de ses missions de recherche publique et de sa responsabilité sociale d’explorer les bénéfices potentiels des technologies d’édition des génomes en amélioration des plantes mais également d’analyser leurs limites et de caractériser les risques éventuels sanitaires, environnementaux ou socio-économiques des produits dérivés et des modes d’utilisation de ces produits. Il considère qu’il serait inconséquent de laisser cette responsabilité aux seuls acteurs publics et privés étrangers et de démunir la France d’une capacité d’expertise, indispensable à toute action publique sur les plans politique, réglementaire, économique et environnemental. »

 

En réalité, comme le dossier OGM l’a montré, l’action publique ne tient que rarement compte de l’expertise de la recherche publique si cette dernière ne pèse rien médiatiquement (faute de ne pas s’être doté des moyens de peser…) (voir mon livre « OGM, la question politique », PUG). Comme le montre régulièrement le Collectif Science-Technologies-Actions, cette tendance ne se limite pas aux OGM.

 

2e principe - Des technologies indispensables à l’acquisition de connaissances.

« Les nouvelles technologies d’édition du génome permettent d’explorer la variabilité génétique et d’étudier la fonction, la régulation et l’évolution des gènes, essentielles à l’amélioration des connaissances et à la compréhension du vivant. Elles contribuent à l’émergence de nouveaux fronts de science, que l’Inra se doit d’explorer. »

 

En réalité, il est illusoire (si tel est le but) de se réfugier derrière des recherches non-appliquées (améliorer la connaissance) en espérant la bienveillance des forces politiques anti-technologies, car celles-ci sont aussi devenues anti-science. L’expérience de plus de 20 ans sur le dossier des OGM montre que des mouvements anti-capitalistes radicaux ont ciblé les innovations (qui nourrissent ledit « capitalisme »), puis la science elle-même (qui nourrit lesdites « innovations »). Faute d’une stratégie cohérente des instituts de recherche publique pour la contrecarrer, cette dérive a colonisé une partie du spectre politique qui se réclamait autrefois d’être proche de la science.

 

3e principe – Utilisation des technologies d’édition du génome en amélioration des plantes.

« L’évaluation des possibilités offertes par les techniques d’édition du génome, est légitime au sein de l’Inra, en complément des outils classiquement utilisés pour l’amélioration des plantes. Les caractères et les espèces cibles seront choisis dans un objectif de bien commun, pour des usages et des systèmes de production s’inscrivant dans une logique de durabilité environnementale, économique et sociale, par exemple en vue de la réduction des pesticides de synthèse ou de l’adaptation au changement climatique. »

 

Cocher toutes les cases de la pensée médiatiquement dominante semble devenu un exercice inévitable pour les instituts de recherche publique. Les faits étant têtus, il est rappelé ici notre publication de 2015 qui analysaient les grands défis agricoles identifiés par les agriculteurs européens (principalement liés aux bio-agresseurs) dans 13 pays : pour 9 grandes cultures en Europe, 128 défis liés aux bio-agresseurs ont été identifiés. 40% de ceux-ci ne sont pas pris en compte ni dans la littérature scientifique, ni dans les programmes de recherche publics européens récents. Le secteur privé se consacre uniquement à un nombre limité de ces défis « négligés ». Par conséquent, il existe un gouffre entre les besoins des agriculteurs et les recherches effectivement menées.  

 

4e principe – Conduite des expérimentations.

« La création et la caractérisation des plantes obtenues par édition de génome sont conduites en milieu confiné, au laboratoire et en serre, dans le respect de la réglementation européenne et nationale. La justification d’essais au champ pour consolider leur évaluation agronomique, technologique et environnementale sera soumise à un comité d’experts rattaché au Directeur Général Délégué aux Affaires Scientifiques de l’Inra, avant de les soumettre aux instances prévues par la réglementation en vigueur, en France comme à l’étranger. Ce comité, dont la composition sera définie après avis du Conseil Scientifique de l’Inra, évaluera l’opportunité d’utiliser les technologies d’édition des génomes par rapport aux méthodes alternatives et la contribution potentielle des innovations variétales envisagées à la transition agro-écologique. »

 

En réalité, l’INRA ne pourra pas mener d’expérimentations au champ de telles plantes, car la première expérimentation qui serait entreprise concentrerait immédiatement l’action de groupes violents. Rappelons ici que ceux-ci se sont livrés à 80 attaques contre la seule recherche publique dans le cas des OGM (voir ma publication) et ont depuis longtemps rebaptisé d’autres technologies (non-transgéniques) « OGM-cachés » pour poursuivre leurs exactions.

En réalité, l’acte de décès des essais au champ de produits biotechnologiques a été signé le 13 juillet 2013 (ma tribune) lorsque l’INRA a du détruire sa dernière expérimentation au champ (de peupliers transgéniques) faute de réponse favorable du Ministère.

 

5e principe – Ouverture de la recherche.

« En matière d’utilisation des technologies d’édition des génomes en amélioration des plantes, l’Inra reste fidèle à ses principes d’ouverture, et encourage la co-construction de projets de recherche dans le cadre d’approches pluridisciplinaires et multi-acteurs. »

 

En réalité, et en matière de « co-construction », l’INRA ne semble pas avoir tiré toutes les leçons du fiasco de son projet « co-construit » sur une vigne au porte-greffe transgénique (Lire les détails) à Colmar, inspiré par des sociologues postmodernes.

Désemparés par les querelles politiques autour de certaines technologies, il est tentant pour les scientifiques d’appeler à la rescousse des sociologues. Le risque est de ne pas s’apercevoir qu’il ne s’agit pas d’une sociologie “universelle”, mais d’une chapelle idéologique qui décline toujours la même forme particulière de pensée, déconstructrice des valeurs des Lumières (voir mes publications).

 

6e principe – Propriété intellectuelle.

« L’Inra soutient la liberté d’accès à l’ensemble des ressources génétiques telle que prévue par les accords internationaux. Il défend le Certificat d’Obtention Végétale (COV), qui garantit le progrès génétique et sa diffusion aux agriculteurs, reconnaît le droit des agriculteurs à produire et utiliser des semences de ferme, et encourage le progrès génétique par l’accès libre et gratuit au fond génétique tout en assurant une rémunération des investissements en recherche et développement des sélectionneurs. Si le régime de propriété intellectuelle des variétés végétales venait à évoluer, l’Inra défendrait les valeurs associées au certificat d'obtention végétale (COV) et la non brevetabilité des plantes issues d’édition du génome ».

 

Ce « principe » ignore que des inventions des laboratoires de la recherche publique ne mènent pas forcément à un COV. Il reste donc nécessaire d’assurer d’une protection intellectuelle de ces inventions en amont pour éviter le pillage (déjà largement réalisé par certains pays…). Ce qui est le rôle des brevets. Brevets et COV sont donc complémentaires.

Ce passage ignore que la législation européenne sur les brevets « reconnaît le droit des agriculteurs à produire et utiliser des semences de ferme » et apparait comme un alignement sur l’idéologie « anti-capitaliste » évoquée ci-dessus et dont la première manifestation anti-technologique a été justement une hostilité aux brevets biotechnologiques (dès 1980; voir voir « OGM, la question politique », PUG).

 

En conclusion. La recherche publique a perdu la bataille des plantes transgéniques. Les directions de l’INRA en portent une part de responsabilité devant l’Histoire. Les circonstances étaient bien sûr difficiles en raison des contraintes liées aux dissensions idéologiques internes (particulièrement à l’INRA, révélées lors de la querelle des OGM, et jamais maîtrisées) et en raison de la trahison des responsables politiques (qui ont d’abord soutenu les biotechnologies avant de se renier).

Ne nous leurrons pas : la recherche publique est en passe de perdre la bataille des nouvelles biotechnologies. Les mêmes causes produisent en effet les mêmes effets. Ce qui est contestable dans le présent document de l'INRA, et pour des raisons éthiques doit être contesté, c’est la non-prise en compte de faits pourtant établis, au profit de calculs politiques qui n’apparaissent plus de manière incontestable servir l’intérêt public.

 

Lire aussi concernant le même document une autre série de critiques d'un agronome.

Pour élargir la question, ma tribune « Pourquoi il est urgent que la science se rebelle contre les diktats du conformisme ».

Il faut toujours dire ce que l'on voit : surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l'on voit.  Charles Péguy

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